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Dans l’imagerie populaire, le verdict est clair : la Chine met tout en oeuvre pour s’approprier les secrets et les innovations technologiques occidentaux. Que ce soit de façon régulière (partenariats et joint-venture…), limites (pressions pour acquérir des transferts de technologie en échange de la signature de contrats) ou interdites (espionnage, cas des étudiants chinois….). Il en est de même pour les intérêts économiques occidentaux, ou leurs « prés carrés » (La Chine, la France et l’Afrique par exemple), soumis, peut-on lire, à une pression constante et croissante de la Chine.

C’est même quasiment devenu une image d’Epinal. Et il ne se passe pas une semaine sans que l’on puisse trouver dans la presse une affaire ayant trait à un éventuel vol de données confidentielles ou critiques pour les intérêts économiques français. L’exemple le plus récent est la fausse affaire d’espionnage chez Renault. Au point de devenir une véritable paranoïa.

veille brevet chine spygame

Perte et vols de secrets industriels français : la bonne excuse chinoise.

Une bonne excuse, oui, car cette paranoïa chinoise permet surtout de se dédouaner soi-même. Or, sans tomber dans un angélisme béat, car il ne faut pas non plus prendre la Chine pour un enfant de choeur, notamment en terme de guerre économique (car, là encore, oui, guerre économique, il y a), la plupart des pertes de données stratégiques des entreprises française sont le propre fait de celles-ci et seulement imputables à elles-mêmes. Mais il est toujours plus simple de faire porter la faute à autrui plutôt que de réaliser son auto-critique.

Car, il est à noter que les entreprises françaises ne sont pas exemptes de lacunes dans le domaine de la protection de leurs savoir-faire et de leurs données stratégiques, bref, en terme de « knowledge mangement », la France est loin d’être un bon élève.

A cela, plusieurs raisons comme:

  • une trop grande théorisation et compartimentage de l’intelligence économique dans les entreprises, avec pour résultat un manque de mise en pratique flagrant et l’impossibilité de prise de recul quand à la perception de la menace,
  • un individualisme trop fort des entreprises françaises, avec de trop faible partenariats et entraide au niveau national, et une faible pratique du « cluster » (regroupement d’entreprises sur la même thématique), que la mise en place des pôles de compétitivités essaye de corriger. Au lieu d’agir en groupe, et en meute, les entreprises françaises agissent dispersés et font face à des concurrents agissant eux en structure coordonnée et avec une stratégie à long terme,
  • une culture du secret beaucoup plus faible en France par rapport à d’autres pays, notamment au niveau du continent asiatique. Les cadres français sont par exemple très peu méfiants quand à l’utilisation de leur téléphone et de leur PC portable (cf. M. Alain Juillet).

D’autant que la France n’est pas sans défense côté offensif. Ses services de renseignement ne restant pas sans rien faire pour contrer toutes tentatives étrangères, et de manière agressive et offensive… même dans l’acquisition de savoir-faire. Ainsi, pendant quelques années, certaines entreprises américaines comme General Electric ont refusé de participer à des salons « trop exposés » au risque français.

Chine : une acquisition de savoir-faire institutionnalisé

Pour autant, il ne faut pas non plus céder à une auto-flagellation et à un angélisme béat car il faut reconnaître que la Chine est passé dans une phase offensive d’acquisition de savoir-faire technique et technologique.

Et pour la première fois, la Chine a même institutionnalisé ce processus par le biais de la mise en place d’un plan quindécennal (2005-2020). Son objectif est clair : obtenir une indépendance technologique complète de son outil industriel d’ici 15 ans par « l’importation, l’absorption, l’assimilation et la ré-innovation du savoir-faire étranger » (cf document du plan).

Grosso modo, il s’agit de remédier à la situation actuelle où près de 70% des brevets utilisés en Chine sont d’originaires étrangères.

Pour cela, la Chine utilise des voies légales, à savoir le « jeu classique » : appels d’offres internationaux, coopération et partenariat (avec partenaires locaux et mise en place de joint-venture)…

Et là encore, la loi de Pareto s’applique : 80% d’acquisition par des moyens légaux et ouverts, et 20% par des moyens…. eh bien, illégaux (espionnage industriel, acquisition de données informatique…).

Mais pour nombres d’entreprises occidentales mêmes ces moyens « légaux » ne sont en fait que des mesures de rétorsion et de pression déguisés. Si elles ne coopérent pas, elles perdent le marché au profit d’une autre entreprise qui aura accepté le « deal ». Mais, les Chinois vous diront que c’est le propre du capitalisme, avec le libre jeu de l’offre et de la demande (paradoxal, non?).

D’autant que parallèlement à ces mesures d’acquisition de techniques et de savoir-faire, les autorités chinoises sont passés maitre dans les mesures de protectionnisme et de calculs politiques. Ainsi, depuis 2009, les autorités chinoises ont conditionné l’entrée sur le marché chinois par une obligation de transfert technologique (ou des codes sources pour les logiciels) pour les entreprises étrangères.

Le malheur des joint-ventures dans la perte du savoir-faire stratégique

Il est vrai que les entreprises chinoises ne font parfois pas dans la dentelle. Les entreprises de l’armement russe en furent les premières victimes, ce qui aurait d’ailleurs du mettre la puce à l’oreille des entreprises occidentales.

Le fonctionnement est plus ou moins toujours le même: pour pouvoir pénétrer le marché intérieur chinois, les autorités imposent aux entreprises étrangères de travailler avec un partenaire local, le tout avec transfert de technologies (transfert de licences, de plans de machines-outils….). Mais dès que le partenaire chinois a absorbé tout le savoir-faire, la coopération est rompue, et il se crée une entreprise concurrente qui se met à produire le nouveau matériel, en le modifiant (l’améliorant parfois) très légèrement pour justifier le nouveau produit. Ainsi, avec ces petites modifications, pour les entrepreneurs chinois, ces produits ne sont pas de de la contrefaçon, et pourtant…. Ainsi, ces produits se mettent à inonder le marché en local, mais concurrencent même les produits initiaux à l’international ! Avec des coûts et des prix littéralement explosé !

De nombreuses entreprises occidentales durent victimes de cette pratique. Ce fut le cas pour les Russes avec la version chinoise de l’AK 47, le Type 56 qui inonde désormais le marché à l’international, notamment en Afrique. Mais également la France avec la version copiée du missile antinavire Exocet, le C-802 (les autorités chinoises disent le contraire, et pourtant c’est bien de la contrefaçon…). Plus récemment, en 2009, le groupe Schneider Electric, pourtant très implanté en Chine, a même dû régler une amende de 17,5 millions d’euros au profit d’une société chinoise pour…. contrefaçon d’un disjoncteur électrique (le C60) qui avait été pourtant breveté par … Schneider Electric.

Mais l’importance du marché intérieur chinois est telle que nombre de groupes étrangers préfèrent mettre leurs mouchoirs sur ces affaires et ravalés leurs rancoeurs pour continuer à pénétrer le marché intérieur chinois.

Et pourtant, en Europe, certains esprits commencent à s’énerver sérieusement contre ces pratiques, qui revient dans certains cas à littéralement céder sa technologie en échange d’une éventuelle possibilité de pénétration du marché intérieur chinois, souvent mise à mal par un … nouveau concurrent chinois.

Mais a-t-on vraiment le choix? Certains refusent d’accepter les règles du « jeu chinois » comme Alstom sur le TGV chinois, par exemple. Mais au final, c’est un de ces concurrents qui a gagné l’appel d’offre et à terme, Alstom trouvera dans tous les cas un concurrent chinois sur les prochains appels d’offres internationaux. Alors….

Car au delà du simple besoins d’exportations pour rééquilibrer la balance commerciale de la France , il faudra rapidement se poser la question de savoir si la possibilité de pénétration du plus grand marché intérieur planétaire nécessite de si grands sacrifices en terme de savoir-faire technique et scientifique.

N’est ce pas tout simplement une politique de la terre brûlée, ou pour le moins, une victoire à la Pyrrhus ?

On trouvera toujours des industriels et des des responsables français qui vous assureront qu’il vaut mieux travailler en coopération avec les chinois plutôt que de se renfermer sur nous-mêmes, sur une vision à long terme. Mais, est ce que les entreprises chinoises ont vraiment besoin des entreprises occidentales, une fois le savoir-faire récupéré? A l’évidence, les exemples tendraient à prouver le contraire.  Leur seul objectif est l’autonomie industrielle de leur pays. Il est donc bien naïf de penser que la Chine puisse avoir besoin de la France sur le long terme.

L’innovation à la source : le réseau des étudiants chinois

Autre technique chinoise : son réseau d’étudiants à l’étranger. Car au délà du simple savoir-faire industriel, les autorités chinoises cherchent de plus en plus à acquérir le savoir à la source, en ciblant directement les laboratoires de recherche occidentaux.

Pour cela, elle utilise son très vaste réseau d’étudiants chinois à l’étranger pour tenter de récupérer des données. Car, il ne faut pas croire que les étudiants chinois choisissent eux-mêmes leurs stages. Chaque thématique répond en fait aux directives et aux objectifs définis par les aurotités en fonctions des priorités de l’industrie chinoise (cf. M Alain Juillet), et chaque étudiant est suivi de très prêt par les ambassades de tutelle dans les pays de résidence.

Et la moisson est souvent bonne, car la sécurité est souvent moindre dans les laboratoires de R&D des grands groupes industriels européens. Car en dehors des affaires de paranoïa exacerbée comme chez Renault récemment, il existe des cas bien réels d’espionnage industriel. Souvenez-vous de l’affaire de l’étudiante chinoise chez Valéo .

Conclusion : la France dans la doute, entre paranoïa et angélisme naïf

L’essentiel est de ne pas tomber dans le paranoïa et le doute, et à l’inverse de s’enfermer dans un angélisme béat en ne cherchant que la recherche à court terme de prises de bénéfices, et l’éventuel conquête de part de marche chinois.

Il faut surtout faire preuve de pragmatisme et de rationalisme. Travailler avec la Chine est nécessaire, et même utile stratégiquement, notamment dans le cadre de la recherche scientifique. Le monde change et évolue, et la France doit également « se tranfigurer » pour adapter son outil industriel et commercial au changement de centre de gravité du commerce mondial.

Il faut ainsi ne pas s’enfermer dans une logique de repli sur soi et se reposer sur ses lauriers acquis par le passé, en cherchant par tous les moyens la recherche de l’innovation. La méfiance et la paranoïa n’apportant que peu de résultats, d’autant que les cas d’espionnage industriel avérés restent marginaux en comparaison du volume d’échanges commerciaux entre la Chine et la France. Ainsi, selon l’observatoire des attaques contre la technologie française, au sein de la DCRI, la Chine n’apparaît qu’en troisième ou quatrième position, en fonction des secteurs, du classement des « pays agresseurs », derrière les EtatsUnis, l’Allemagne et la Russie. Il ne faut donc pas tomber dans le piège de la simplicité. Les pratiques d’ « espionnage » sont donc une pratique courante des pays industrialisés, et sont, rappelons-le plus le résultat de la naïveté des entreprises françaises dans la protection de leurs données que le résultat d’actions offensives d’espionnage économique.

Ainsi, il serait plutôt opportun de s’intéresser à la conservation et à la protection de nos découvertes scientifiques et techniques. Et dans ce domaine, la France dispose largement des compétences pour pérenniser ce point. Ainsi, grâce aux documents révélés par l’affaire Wikileaks, on a découvert l’extrême caractère offensif des services de renseignements français dans le domaine de l’acquisition de données technologiques. Etant donc particulièrement efficace dans l’action offensive, ces mêmes services seraient donc à même de repérer les points faibles de nos entreprises dans la protection de leurs données stratégiques.

Simple question de pragmatisme…

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