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Durant les congés d’été, je me suis encore une fois livré à une de mes activités préférées, à savoir disserter sur la seconde guerre mondiale, et plus précisément sur l’état de l’armée Française en 1940, et des raisons de sa défaite.

Un de mes sujets de prédilection que cette Armée Française de 1940. Et pourtant peu étudié. Elle a perdu, point ! Elle était incapable de gagner !

Et pourtant, ce n’est pas vrai. La France a perdu par l’accumulation incroyable de coups du sort et par l’incapacité de ces généraux à réagir efficacement, doublée d’une stratégie opérationnelle inefficiente . Ce n’est pas du chauvinisme, c’est juste que le temps et les écritures ont particulièrement réussi à faire rentrer dans les esprits un nombre incalculable d’idées reçues. Vae Victis comme dirait l’adage. D’autant que l’on ne trouve que très peu d’ouvrages étudiant son matériel et ses tactiques (au passage, je vous conseille d’ailleurs la lecture de cette très complète uchronie rédigée par une équipe de spécialistes partant du postulat que la France ne signait pas d’armistice en 1940 mais continuait le combat depuis ses colonies d’Afrique du Nord : Fantasque time line).

Donc pour pas mal de gens, le soldat français ne voulait pas se battre et s’est rendu très rapidement, le matériel de l’armée Française était dépassée face aux panzers allemands, la tactique allemande de « blizkrieg » était imparable…. et on pourrait continuer longtemps cette liste d’idées reçues.

Tout cela est cependant trop simple. Je pourrais cité par exemple un nombre important de matériel français particulièrement en avance sur leur temps comme le canon antichar 47mm, le char de cavalerie Somua S-35, et l’indestructible B1-Bis. Et en face, les panzer I et II qui formaient une part importante des divisions blindées allemandes  étaient plus proches de la caisse à savon que du char d’assaut (les panzer III et IV étaient en nombre très limitées, et le gros du matériel « solide » des Panzerdision provenait en fait des chars thèques Pz-35t et Pz-38t saisis lors de l’occupation de la Tchéquoslovaquie par l’Allemagne)

Non, la France a été battu du fait d’un immobilisme « tragique » de ses généraux, et du fait d’une stratégie inadaptée et dépassée dans des domaines critiques.

Comme il serait trop long de s’attarder en détail à tous les domaines, je vais en prendre un qui constitue un cas particulièrement flagrant d’archaïsme stratégique: celui de la DCA française en 1940.

canon de 75 mm 1936 AA

La DCA française de 1940 : un matériel ancien mais efficace

Faisant d’abord un état des lieux du matériel et des unités servant à la défense antiaérienne dans l’armée Française. Le premier constat est que l’on trouve un très grand nombre de matériels fort différents, ce qui déjà dénote un manque d’organisation dans la standardisation des équipements (un problème commun à toute l’armée en 1940 d’ailleurs), qui complique d’autant la tâche du ravitaillement avec un grand nombre de munitions différentes.

On trouvait ainsi pèle-mêle :

  • de la mitrailleuse de petit calibre MAC 7.5 mm,
  • des canons de gros calibre à faible cadence de tir mais permettant une saturation de zone avec des obus à fusée explosifs : 90, 94, 100 et 105 mm sur affûts AA tous azimuts,
  • des canons plus légers (calibre 20, 25, 37 et 40mm) mais plus adaptées à défense antiaérienne grâce à une cadence de tir plus élevée et à des montages en coaxial ou en quadruple :  on retiendra notamment l’excellent 25mm Hotchkiss CAM mle 39 avec une bonne cadence de tir et une munition adaptée à sa mission, ou l’excellent 40mm Bofors « pom-pom » en quadruple particulièrement efficace dans sa mission antiaérienne, sans oublier le 20 mm Oerlikon de très bonne facture.
  • des canons de moyen calibre en la personne des vénérables canons de 75mm, datant de 1897 pour certains, et montés sur plateforme fixe tous azimuts 1939. Une modernisation du parc avait été apportée dès 1932 et 1936 pour doter ce canon d’un tube plus long, pour une plus grande vitesse initiale (700 m/s) et une plus grande portée (plafond théorique de 8000 m). Malgré son âge, avec les modifications apportées, ce canon de 75mm remplissait parfaitement son rôle anti-aérien, étant capable de tirer à 25 coups par minute tout en étant facilement transportables.

canon 75 mm AA mle 1936

Les choses n’étaient pas parfaites, mais au vu des très maigres crédits consacrés à la DCA par les autorités, le parc de matériels permettait tout de même d’avoir des performances honorables. Les canons de  75 mm remplissaient leur rôle pour la DCA à moyenne altitude, par contre on manquait de matériels plus légers pour la DCA de basse altitude (avec un nombre très faible de 25mm hotchkiss et de 40 mm Bofors).

Ainsi, la DCA française aurait du pouvoir faire quelques choses, et apporter un minimum de protection aux unités terrestres face aux chasseurs adverses, et pourtant il n’en fut rien. Les bombardiers tactiques et les chasseurs allemands purent tranquillement apporter leur appui aux panzerdivision pour créer le Schwerpunkt (à Sedan notamment).

Le réel problème : une coordination déplorable et un état d’indigence complet

Le premier problème, on l’a vu précédemment, repose un parc de matériels un peu constitué de « bric et de broc » par l’armée.

La faute à des crédits très insuffisants pendant tout la période des années 20. En effet malgré des résultats très intéressants obtenus lors de la première guerre mondiale, la DCA a été tout bonnement sacrifié au profit d’autres secteurs de la défense nationale. Sans crédits, pas de recherche de nouveaux matériels, et encore moins de réflexions opérationnels sur un cadre d’utilisation commun.

Pourquoi ? Tout simplement parce que les décideurs de la défense de l’époque ont clairement sous-estimé le rôle futur de l’aviation dans la décision des batailles terrestres, aux travers de missions de bombardement opérationnel, logistique et de missions d’appui au sol et d’appui feu. Pour les généraux de l’époque, l’avion restait un moyen d’observation et de combat aérien, limité à une dimension aérienne, sans interaction avec la dimension terrestre (même de Gaulle qui prônait une plus grande combinaison de l’infanterie, de l’artillerie et du char, avait clairement fait abstraction de la puissance aérienne, contrairement à Guderian en Allemagne). Sans avoir à se défendre de l’avion, à quoi bon investir dans la défense antiaérienne ?

Ce n’est qu’au sortir de la guerre d’Espagne de 1396 que les généraux comprirent  leur retard, mais il était déjà trop tard. Ne serait ce que pour le développement et l’achat de nouveaux matériels, mais surtout pour développer une stratégie cohérente d’utilisation.

Ainsi, au début de la guerre, la France pouvait aligner 4300 pièces antiaériennes, tous calibres confondus, contre près de 20000 canons AA pour l’Allemagne.  Et encore, sur ces 4300 pièces :

  • 2300 pièces, allant d’un calibre de 7.5 mm à 40 mm, permettaient une défense à basse altitude,
  • 1850 pièces, d’un calibre de 75 mm, pour une défense à moyenne altitude (6000 m),
  • et seulement 150 pièces d’un calibre supérieur à 75mm, seul efficace au dessus de 6500 mètres. Aucune capacité donc pour atteindre des appareils à haute altitude.

Avec une absence totale de stratégie et sans véritable doctrine d’emploi, la DCA française ne pouvait être qu’inopérante. Cela se ressentit également dans son organisation. Contrairement à la DCA allemande confiée à la Luftwaffe (armée de l’air), la DCA française fut confiée à l’armée terrestre, avec une organisation qui ne fut jamais clairement définie.

Les forces de la DCA appelées « forces terrestres antiaériennes » en France (FTA) vont être réorganisés tout au long de la Drôle de guerre (1939-1940) sans jamais permettre de dégager un cadre clair. En mai 1940, ces forces étaient commandées par un général, qui était le conseiller de ses homologues commandants en chef des Forces terrestres et aériennes (Armée de l’Air). Il fallait en effet distingué parmi ces forces:

  • la DCA des armées de Terre, regroupé autour de sept régiments d’ « artillerie de défense contre avions » (RADCA), et comprenant chacun un état-major et plusieurs groupes de deux à cinq batteries (401ème RADCA, 402ème RADCA, 403ème RADCA, 404ème RADCA, 405ème RADCA, 406ème RADCA, 407ème RADCA), auquel s’ajoute une centaine de batteries autonomes (canons légers de 25 à 40mm), 89 compagnies de mitrailleuses, quelques sections spécialisées de 20mm Oerlikon, et 63 compagnies de guet,
  • et les formations de DAT (défense aérienne des territoires), dépendant elles de l’Armée de l’Air, équipées en canons de 25 mm et en mitrailleuses de 7.5mm, auquel s’ajoute des unités de ballons de protection, quelques unités de radar GM britanniques et une compagnie de détection électromagnétique,
  • sans oublier les zones littorales, où la DCA était géré par les Forces de Marine, avec des batteries terrestres de mitrailleuses, de canons légers, et de cinq batteries semi-mobiles de canons  de marine de 90mm CA mle 32, sans oublier de nombreux projecteurs, quelques ballons d’observation, des postes de guet et d’écoutes, et des barrages électromagnétiques sur Brest, Cherbourg, Toulon et Bizerte.

On obtenait donc une hydre à trois têtes, bien difficile à gérer et à commander.

Autre incohérence, depuis 1938, l’inspecteur de la chasse était également inspecteur de la défense aérienne, mais si la chasse dépendait du ministère de l’air dépendait du ministère de la Guerre et de la défense passive. Ceci, histoire de complexifier un peu plus la situation…

Et pour compléter ce tableau déplorable, il fallait savoir que les transmissions de la DCA ne passait par celui de l’armée de terre mais par celui civil des PTT.

Enfin, les servants de ces pièces de DCA étaient en grande majorité des réservistes, avec très peu d’entrainement sur des cibles en vol. Un défaut rédhibitoire quand on connait le degré de précision demandé aux servants des batteries de DCA.

Au final, ce ne fut pas le courage des artilleurs de la DCA qui fit défaut mais bien un manquement total de stratégie et de clairvoyance des décideurs qui avaient mésestimé la force et le poids de l’avion dans la décision de la bataille terrestre. Une erreur tragique qui couta très cher à l’armée Française lors de l’offensive allemande de 1940.

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