Problème de l’armée française en 1940 : le cas de la DCA

Problème de l’armée française en 1940 : le cas de la DCA

Durant les congés d’été, je me suis encore une fois livré à une de mes activités préférées, à savoir disserter sur la seconde guerre mondiale, et plus précisément sur l’état de l’armée Française en 1940, et des raisons de sa défaite.

Un de mes sujets de prédilection que cette Armée Française de 1940. Et pourtant peu étudié. Elle a perdu, point ! Elle était incapable de gagner !

Et pourtant, ce n’est pas vrai. La France a perdu par l’accumulation incroyable de coups du sort et par l’incapacité de ces généraux à réagir efficacement, doublée d’une stratégie opérationnelle inefficiente . Ce n’est pas du chauvinisme, c’est juste que le temps et les écritures ont particulièrement réussi à faire rentrer dans les esprits un nombre incalculable d’idées reçues. Vae Victis comme dirait l’adage. D’autant que l’on ne trouve que très peu d’ouvrages étudiant son matériel et ses tactiques (au passage, je vous conseille d’ailleurs la lecture de cette très complète uchronie rédigée par une équipe de spécialistes partant du postulat que la France ne signait pas d’armistice en 1940 mais continuait le combat depuis ses colonies d’Afrique du Nord : Fantasque time line).

Donc pour pas mal de gens, le soldat français ne voulait pas se battre et s’est rendu très rapidement, le matériel de l’armée Française était dépassée face aux panzers allemands, la tactique allemande de « blizkrieg » était imparable…. et on pourrait continuer longtemps cette liste d’idées reçues.

Tout cela est cependant trop simple. Je pourrais cité par exemple un nombre important de matériel français particulièrement en avance sur leur temps comme le canon antichar 47mm, le char de cavalerie Somua S-35, et l’indestructible B1-Bis. Et en face, les panzer I et II qui formaient une part importante des divisions blindées allemandes  étaient plus proches de la caisse à savon que du char d’assaut (les panzer III et IV étaient en nombre très limitées, et le gros du matériel « solide » des Panzerdision provenait en fait des chars thèques Pz-35t et Pz-38t saisis lors de l’occupation de la Tchéquoslovaquie par l’Allemagne)

Non, la France a été battu du fait d’un immobilisme « tragique » de ses généraux, et du fait d’une stratégie inadaptée et dépassée dans des domaines critiques.

Comme il serait trop long de s’attarder en détail à tous les domaines, je vais en prendre un qui constitue un cas particulièrement flagrant d’archaïsme stratégique: celui de la DCA française en 1940.

canon de 75 mm 1936 AA

La DCA française de 1940 : un matériel ancien mais efficace

Faisant d’abord un état des lieux du matériel et des unités servant à la défense antiaérienne dans l’armée Française. Le premier constat est que l’on trouve un très grand nombre de matériels fort différents, ce qui déjà dénote un manque d’organisation dans la standardisation des équipements (un problème commun à toute l’armée en 1940 d’ailleurs), qui complique d’autant la tâche du ravitaillement avec un grand nombre de munitions différentes.

On trouvait ainsi pèle-mêle :

  • de la mitrailleuse de petit calibre MAC 7.5 mm,
  • des canons de gros calibre à faible cadence de tir mais permettant une saturation de zone avec des obus à fusée explosifs : 90, 94, 100 et 105 mm sur affûts AA tous azimuts,
  • des canons plus légers (calibre 20, 25, 37 et 40mm) mais plus adaptées à défense antiaérienne grâce à une cadence de tir plus élevée et à des montages en coaxial ou en quadruple :  on retiendra notamment l’excellent 25mm Hotchkiss CAM mle 39 avec une bonne cadence de tir et une munition adaptée à sa mission, ou l’excellent 40mm Bofors « pom-pom » en quadruple particulièrement efficace dans sa mission antiaérienne, sans oublier le 20 mm Oerlikon de très bonne facture.
  • des canons de moyen calibre en la personne des vénérables canons de 75mm, datant de 1897 pour certains, et montés sur plateforme fixe tous azimuts 1939. Une modernisation du parc avait été apportée dès 1932 et 1936 pour doter ce canon d’un tube plus long, pour une plus grande vitesse initiale (700 m/s) et une plus grande portée (plafond théorique de 8000 m). Malgré son âge, avec les modifications apportées, ce canon de 75mm remplissait parfaitement son rôle anti-aérien, étant capable de tirer à 25 coups par minute tout en étant facilement transportables.

canon 75 mm AA mle 1936

Les choses n’étaient pas parfaites, mais au vu des très maigres crédits consacrés à la DCA par les autorités, le parc de matériels permettait tout de même d’avoir des performances honorables. Les canons de  75 mm remplissaient leur rôle pour la DCA à moyenne altitude, par contre on manquait de matériels plus légers pour la DCA de basse altitude (avec un nombre très faible de 25mm hotchkiss et de 40 mm Bofors).

Ainsi, la DCA française aurait du pouvoir faire quelques choses, et apporter un minimum de protection aux unités terrestres face aux chasseurs adverses, et pourtant il n’en fut rien. Les bombardiers tactiques et les chasseurs allemands purent tranquillement apporter leur appui aux panzerdivision pour créer le Schwerpunkt (à Sedan notamment).

Le réel problème : une coordination déplorable et un état d’indigence complet

Le premier problème, on l’a vu précédemment, repose un parc de matériels un peu constitué de « bric et de broc » par l’armée.

La faute à des crédits très insuffisants pendant tout la période des années 20. En effet malgré des résultats très intéressants obtenus lors de la première guerre mondiale, la DCA a été tout bonnement sacrifié au profit d’autres secteurs de la défense nationale. Sans crédits, pas de recherche de nouveaux matériels, et encore moins de réflexions opérationnels sur un cadre d’utilisation commun.

Pourquoi ? Tout simplement parce que les décideurs de la défense de l’époque ont clairement sous-estimé le rôle futur de l’aviation dans la décision des batailles terrestres, aux travers de missions de bombardement opérationnel, logistique et de missions d’appui au sol et d’appui feu. Pour les généraux de l’époque, l’avion restait un moyen d’observation et de combat aérien, limité à une dimension aérienne, sans interaction avec la dimension terrestre (même de Gaulle qui prônait une plus grande combinaison de l’infanterie, de l’artillerie et du char, avait clairement fait abstraction de la puissance aérienne, contrairement à Guderian en Allemagne). Sans avoir à se défendre de l’avion, à quoi bon investir dans la défense antiaérienne ?

Ce n’est qu’au sortir de la guerre d’Espagne de 1396 que les généraux comprirent  leur retard, mais il était déjà trop tard. Ne serait ce que pour le développement et l’achat de nouveaux matériels, mais surtout pour développer une stratégie cohérente d’utilisation.

Ainsi, au début de la guerre, la France pouvait aligner 4300 pièces antiaériennes, tous calibres confondus, contre près de 20000 canons AA pour l’Allemagne.  Et encore, sur ces 4300 pièces :

  • 2300 pièces, allant d’un calibre de 7.5 mm à 40 mm, permettaient une défense à basse altitude,
  • 1850 pièces, d’un calibre de 75 mm, pour une défense à moyenne altitude (6000 m),
  • et seulement 150 pièces d’un calibre supérieur à 75mm, seul efficace au dessus de 6500 mètres. Aucune capacité donc pour atteindre des appareils à haute altitude.

Avec une absence totale de stratégie et sans véritable doctrine d’emploi, la DCA française ne pouvait être qu’inopérante. Cela se ressentit également dans son organisation. Contrairement à la DCA allemande confiée à la Luftwaffe (armée de l’air), la DCA française fut confiée à l’armée terrestre, avec une organisation qui ne fut jamais clairement définie.

Les forces de la DCA appelées « forces terrestres antiaériennes » en France (FTA) vont être réorganisés tout au long de la Drôle de guerre (1939-1940) sans jamais permettre de dégager un cadre clair. En mai 1940, ces forces étaient commandées par un général, qui était le conseiller de ses homologues commandants en chef des Forces terrestres et aériennes (Armée de l’Air). Il fallait en effet distingué parmi ces forces:

  • la DCA des armées de Terre, regroupé autour de sept régiments d’ « artillerie de défense contre avions » (RADCA), et comprenant chacun un état-major et plusieurs groupes de deux à cinq batteries (401ème RADCA, 402ème RADCA, 403ème RADCA, 404ème RADCA, 405ème RADCA, 406ème RADCA, 407ème RADCA), auquel s’ajoute une centaine de batteries autonomes (canons légers de 25 à 40mm), 89 compagnies de mitrailleuses, quelques sections spécialisées de 20mm Oerlikon, et 63 compagnies de guet,
  • et les formations de DAT (défense aérienne des territoires), dépendant elles de l’Armée de l’Air, équipées en canons de 25 mm et en mitrailleuses de 7.5mm, auquel s’ajoute des unités de ballons de protection, quelques unités de radar GM britanniques et une compagnie de détection électromagnétique,
  • sans oublier les zones littorales, où la DCA était géré par les Forces de Marine, avec des batteries terrestres de mitrailleuses, de canons légers, et de cinq batteries semi-mobiles de canons  de marine de 90mm CA mle 32, sans oublier de nombreux projecteurs, quelques ballons d’observation, des postes de guet et d’écoutes, et des barrages électromagnétiques sur Brest, Cherbourg, Toulon et Bizerte.

On obtenait donc une hydre à trois têtes, bien difficile à gérer et à commander.

Autre incohérence, depuis 1938, l’inspecteur de la chasse était également inspecteur de la défense aérienne, mais si la chasse dépendait du ministère de l’air dépendait du ministère de la Guerre et de la défense passive. Ceci, histoire de complexifier un peu plus la situation…

Et pour compléter ce tableau déplorable, il fallait savoir que les transmissions de la DCA ne passait par celui de l’armée de terre mais par celui civil des PTT.

Enfin, les servants de ces pièces de DCA étaient en grande majorité des réservistes, avec très peu d’entrainement sur des cibles en vol. Un défaut rédhibitoire quand on connait le degré de précision demandé aux servants des batteries de DCA.

Au final, ce ne fut pas le courage des artilleurs de la DCA qui fit défaut mais bien un manquement total de stratégie et de clairvoyance des décideurs qui avaient mésestimé la force et le poids de l’avion dans la décision de la bataille terrestre. Une erreur tragique qui couta très cher à l’armée Française lors de l’offensive allemande de 1940.

Radar AN/Spy-1 Aegis

Radar AN/Spy-1 Aegis

radar croiseur aegis

Réminiscence de la guerre froide et rappel historique

Aujourd’hui, on va s’intéresser à un nouveau « joujou » datant de la guerre froide, à savoir le radar aérien SPY-1 Aegis, développé par Lockheed Martin pour équiper les destroyers et les croiseurs constituant les escortes des groupes aéronavales américains (CVBG-1).

Ce système est, à tout point de vue,un succès puisqu’il équipe un grand nombre de navires aux USA mais également à travers le Monde:

Mais en quoi ce radar aérien est-il différent des autres? Pour répondre à cette question, un bref rappel historique militaire est nécessaire.

Vers la fin des années 50, la Marine Américaine remplaça de façon progressive ses canons antiaériens par des systèmes missiliers. Cette mutation permit de faire face jusqu’aux années 60 aux menaces aériennes pour les groupes aéronavales.

Seulement, au même moment, dans le contexte de course aux armements initié par la Guerre Froide, l’URSS cherchait un moyen de contrecarrer l’hégémonie navale américaine.

Si un conflit ouvert avait éclaté entre les forces de l’OTAN et celles du Pacte de Varsovie, les possibilités de victoire des forces armées européennes et américaines en Europe aurait dépendu de la capacité d’approvisionnement délivré  par les marines marchandes en provenance des USA . Et pour stopper les GMO (groupe mouvement opérationnel) Russe, il aurait fallu une très grande quantité de munitions…L’objectif de la marine Russe était alors de couler un maximum de navires marchands pour empêcher ce ravitaillement, et ainsi étouffé les forces armées de l’OTAN.

Mais avant de pouvoir atteindre les convois de ravitaillement, il fallait aux forces Russes se débarrasser des forces navales américaines les escortant, et notamment les groupes aéronavales (CVBG). Or, la marine Russe était avant tout une « fleet-in-being », menaçante, mais incapable de soutenir la comparaison avec l’US Navy, tant en terme d’unités de bâtiments de combats (croiseurs, destroyers, frégates…) mais surtout de porte-avions. Ne souhaitant, et ne pouvant pas, rattraper leur retard par la contruction d’un grand nombre de nouvelles grandes unités, l’URSS s’est focalisé sur d’autres voies pour neutraliser l’US navy :

  • construction de sous-marins d’attaque nucléaire à longue portée (Codes OTAN: Foxtrot, November, Victor, Sierra, Alfa…)
  • développement de bombardiers longue portée (Codes OTAN: Tu-16 badger, Tu-22M Backfire…)
  • et surtout développement de toute une large gamme de missiles antinavires supersoniques et à longue portée (Codes OTAN: Styx, Kitchen, Sunburn…).

C’est surtout cette dernière menace qui a poussé les forces armées américaine à réfléchir à une nouvelle intégration de leur défense anti-missiles et anti-aériennes pour qu’un CVBG soit capable de faire face et de traiter un assaut de l’URSS constitué d’un très grand nombre de missiles supersoniques lancés sur plusieurs vecteurs par un grand nombre de bombardiers à longue portée.

La nouvelle défense américaine se composait de trois volets (encore utilisé aujourd’hui):

  • détection de la menace trans-horizon grâce au développement d’un avion de surveillance aérienne de longue portée, le E-2 Hawkeye,
  • développement d’un intercepteur capable d’emporter le nouveau missile air-air à longue portée AIM-54 Phoenix, à savoir le célèbre F-14 Tomcat, pour tenter d’intercepter les bombardiers russes avant leur point de lancement,
  • et en second échelon, si des bombardiers ont réussi à lancer leurs missiles, développement d’un système de radar aérien intégré antimissile et antiaérien, capable de traiter de multiples menaces « vampires » (avions ou missiles ennemis) de façon automatisé. C’est le fameux système  de combat Aegis centré autour du radar AN-SPY-1

Description technique

Le radar AN-SPY-1 est donc le coeur du système de combat anti-aérien AEGIS (surface-to-air).

Un système entièrement complet capable de traiter toutes les phases de la menace, depuis la détection automatique, l’identification, le suivi multiple et la destruction de la menace par un missile anti-missile (standard missile), placés dans des racks de lancement verticaux ou sur lanceur, du destroyer, du croiseur ou de la frégate que lequel le système est installé.

Ces « standard missile » ont évidemment évolué avec le temps, ainsi le système de combat Aegis a utilisé successivement :

  • le RIM-66 standard SM-1MR/SM-2MR (moyenne portée),
  • le RIM-67 standard SM-1ER/SM-2ER (moyenne longue portée),
  • le RIM-156 standard SM-2ER VLS, successeur du 67, capable d’être lancé verticalement depuis un rack (plus rapide et moins encombrant),
  • le RIM 161 standard SM-3, anti-aérien et anti-balistique (missiles intercontinentaux)

Le système AEGIS gère également les autres systèmes de défense de très courte portée (dernière couverture) tels que le système Phalanx CIWS.

Pour traiter la menace, il faut l’identifier et la « tracker », c’est le rôle du système radar aérien AN-SPY1, reconnaissable à sa forme singulière hexagonale.

Côté technique, on retiendra que le AN-SPY-1 est un système de radar tridimensionnel à balayage électronique multifonctionnelle  en bande S, c’est à dire opérant sur une bande de fréquence comprise entre 2 et 4GHz, et extrêmement puissant, allant jusqu’à un faisceau radar de 4 Megawatt si le ciblage est extrêmement fin (mieux vaut d’ailleurs ne pas se trouver dans le faisceau dans ce cas-là, ou dire adieu à la possibilité de faire des enfants).

Tout cela lui permet de détecter une menace dans un rayon de 185 kilomètres (100 milles marins) et de traiter simultanément 100 « vampires » différents, le tout sur un azimut de 360° omnidirectionnel, pour un couverture complète de la zone de combat.

 

 

fonctionnement radar spy

Le système radar a évidemment évolué dans le temps, avec de nombreuses refontes et améliorations. On retiendra ainsi les versions suivantes:

  • AN/SPY-1: Prototype pour développement,
  • AN/SPY-1A: première installation sur les croiseurs de classe Ticonderoga, pour du combat en haute mer (doctrine « blue water »),
  • AN/SPY-1B: nouvelle version améliorée installée sur les croiseurs de classe Ticonderoga à partir du CG-59,
  • AN/SPY-1B(V): Amélioration de la version -1B, « retrofit » sur les croiseurs Ticonderoga CG-59 et suivants,
  • AN/SPY-1D: Variante de la version -1B pour une installation sur les destroyers US Arleigh Burke, les croiseurs japonais Kongō-class destroyers et les frégates espagnoles Álvaro de Bazán
  • AN/SPY-1D(V): version destinée à la guerre de littoral (littoral warfare) et installée sur  les destroyers Atago, les destroyers sud-coréens King Sejong the Great et les frégates espagnoles F-105.
  • AN/SPY-1F: Plus petite version de la -1D destinée là encore à l’exportation pour les frégates, notamment de la classe Fridtjof Nansen.

 

evolution systeme aegis

Source photo : Lockheed Martin

 

Les armes de l’extrême : la torpille russe Chkval

Les armes de l’extrême : la torpille russe Chkval

torpille Shkval

My 50 cents…. pour un Famas

Pourquoi cet article me direz-vous ? Il est vrai que l’on a plus l’habitude de lire ici des articles sur les réseaux sociaux, la veille ou les nouvelles technologies, même si on parle également un peu de stratégie un peu plus proche du sujet… Alors pourquoi parlez d’une arme et la présenter ?
Essentiellement pour deux raisons. Tout d’abord parce qu’il fut un temps, quand j’étais plus jeune (mode: vieux con), où j’ai dû lire des tonnes et des tonnes d’informations sur les armements à travers le monde dans le cadre de mon travail, et, ma foi, eh bien, il faut que çà sorte de temps en temps. N’espérez rien de secret pour autan :), ce sont juste des informations en libre accès (l’information blanche du veilleur) mais méconnues.

L’autre raison, c’est que je veux malheureusement vous montrer que nous sommes loin d’habiter un monde de bisounours. Pour avoir visité deux trois salons spécialisés par le passé, je dois vous dire que l’imagination de l’homme est sans limite dans le domaine de l’armement. De même, sans vouloir jouer les Cassandre ou les pacifistes fanatisés, il est utopique de penser que la guerre conventionnelle a disparu avec la Seconde guerre mondiale et la fin de la Guerre froide. La tendance actuelle est malheureusement au réarmement des pays à travers le Monde (rassurez-vous tout de même, s’il y a un conflit régional dans les années à venir, ce ne sera pas en Europe).

Voilà pour la parenthèse de présentation…

Passons aux choses sérieuses…

Un vrai missile sous-marin

La torpille Chkval VA-111 est quasiment un serpent de mer dans le milieu des sous-mariniers. On sait qu’elle existe mais on ne sait pas depuis quand elle est opérationnelle (certains avancent qu’elle est en service dans la marine russe depuis plus de 35 ans). On ne connait pas sa vitesse réelle ni sa portée effective. Idem pour son système de guidage (un sonar actif étant exclus vu le bruit engendré par la torpille au lancement et lors de sa course). Les russes la possèdent, mais d’autres pays occidentaux (France, Allemagne, Etats-Unis…) ont depuis longtemps tenté de mettre en place la même technologie, et on peut penser qu’ils possèdent le même système d’arme, du moins en prototype opérationnel (programme DARPA américain, projet Barracuda allemand qui reste néanmoins nébuleux) et pas en service actif vu la dangerosité du système. On raconte même que ce fut l’explosion d’une torpille Chkval dans un tube de lancement qui causa la perte du sous-marin russe Koursk (sous marin lanceur d’engins SSBN de classe Oscar II).

Ce qui est sur, c’est que c’est une tueuse, dans les deux sens du terme : pour l’agressé, c’est une tueuse de porte-avions, pour l’agresseur, c’est un système dangereux et instable pouvant couler le sous-marin lançant l’engin, du fait du carburant utilisé par la torpille.

Au contraire d’une torpille conventionnelle filant à 70 – 80 km/h et pour certaines 150 km/h (comme la Spearfish britannique), la torpille Chkval est capable d’atteindre les 500 km/heure (on avance même 800 km/heure pour certaines versions plus récentes). Redoutable donc pour les navires visées car à une telle vitesse, le temps de réaction est évidemment très court, trop court. D’autant que la portée de lancement effective de 7 km-13 km est rapidement couverte par l’engin (en 50-60 secondes).

Le principe de supercavitation

Pour atteindre une telle vitesse, la torpille Chkval utilise le principe de supercavitation, un néologisme basé en fait sur la cavitation et le principe de Bernoulli : un liquide accéléré à grande vitesse voit sa pression baissée, conduisant à terme à sa vaporisation. Or la forme gazeuse de l’eau offre beaucoup moins de résistance que la forme liquide.

Le but est ainsi de faire évoluer la torpille dans une sorte de bulle d’air pour limiter la résistance de l’eau et ainsi augmenté la vitesse de l’engin. Pour cela, la torpille expulse une partie de ses gaz de propulsion vers l’avant, par son nez (cf photo) pour garder une forme de bulle stable et adéquate.

supercavitation torpille

Pour que la supercavitation fonctionne pour la Chkval, il est donc nécessaire d’expulser un gaz suffisamment chaud à l’avant de l’appareil pour vaporiser l’eau sous forme gazeuse et de telle façon qu’elle forme une bulle longiligne et stable, en accord avec la forme de l’engin.

Un manque de précision compensé par une redoutable rapidité

Cependant, il est à noter que ce genre de système n’est pas très précis, ce pour trois raisons:

  • la supercavitation, et son nuage de bulles d’air, reste tout de même fuyant et malléable, notamment de par la rencontre de l’eau sous forme gazeuse et liquide. Il est donc quasiment impossible de garder un cap précis à longue portée (ce malgré la présence d’ailettes de stabilisation dur l’appareil), ce qui limite d’autant la portée effective de la torpille. Cela reste une arme de courte portée,
  • de même la cavitation empêche tout simplement tout changement de cap majeur. Le lancement d’une torpille Chkval ressemble plus en effet au tir tendu d’une balle de fusil (on vise et on tire) qu’à celui d’une torpille conventionnelle pouvant changer de cap, de profondeur et de direction selon les directives données par le sonar de l’engin ou du navire lanceur. La torpille Chkvbal est sans doute seulement capable d’opérer des changements mineurs d’orientation sur une dimension (horizontale).
  • enfin, le bruit généré par la supercavitation et la bulle d’air empêche l’installation de tout système de guidage actif sur l’appareil (pas de sonar). Il y a évidemment la possibilité de « filoguider » la torpille (qui se dirigera et changera son cap en fonction des informations fournies par le sonar su sous-marin lanceur), mais vu le bruit généré par le lancement et la courte portée, il y a peu de chance que celui-ci souhaite rester sur site (et préférera plonger vers les profondeurs pour espérer survivre).

La torpille Chkval est donc une arme à utiliser selon une doctrine de « fire and forget » (on tir et on se barre!) suivant un tir de gerbe (lancement de 4 torpilles en simultané).

Un système qui reste instable, sonore et donc dangereux

Comme on l’a vu précédemment, pour pouvoir tirer le sous-marin adverse devra s’approcher au plus pres du navire visée, 7 km, soit en plein dans l’écran sonar de protection. Or, la supercavitation est très bruyante (comme le bruit d’une explosion ou d’un tir d’arme à feu). Une fois la torpille lancée, il y fort à parier que le sous-marin lanceur soit repéré (d’autant que pour un vecteur de tir efficient pour ce type de torpille, il lui faut démarrer l’engin sitôt après le lancement). Il s’expose ainsi à démasquer sa position et à subir des tirs « snapshot » (lancements de torpilles ou de roquettes ASW sur le vecteur de la torpille)

Sans expérience et sang-froid,  et sans doctrines et tactiques établies, c’est quasiment à une arme suicidaire.  Son seul salut est de saturer l’environnement en menaces (lancement d’une gerbe de torpilles Chkval et de missiles mer-mer Granit par exemple).

De même, pour générer un gaz suffisamment chaud pour générer la supercavitation, les forces russes utilisent un gaz de combustion à base de péroxyde (dioxyde d’hydrogène) particulièrement instable et dangereux : si ce gaz touchent une batterie par exemple, il y aura feu puis détonation. C’est ce genre de gaz qui a causé la perte du sous-marin américain USS Scorpion et du sous-marin britannique HMS Sidon lors d’expérimentation avec le même type de gaz de propulsion sur des torpilles conventionnelles dans les années 50. C’est dire l’instabilité de ce type d’engin, propre à couler le sous-marin sur accident ou lors d’opérations de lancement.

Une menace réelle pour les porte-avions et les groupes aéronavales

Depuis la seconde guerre mondiale, la marine russe a toujours essayé de mettre au point des plateformes et systèmes d’armes destinés à faire face à l’hégémonie des flottes de surface occidentales. En effet, ayant pris un certain retard dans la fabrication de bâtiments de qualité avant guerre et ne bénéficiant pas des RETEX (retour d’expérience) de la Seconde guerre mondial comme ses anciens alliés occidentaux, l’URSS avait un retard fatal tant qualitatif que quantitatif impossible à compenser.

N’oublions pas que l’URSS devait faire face à l’ensemble des marines de l’OTAN et que ces alliés les plus importants du Pacte de Varsovie n’étaient pas vraiment des nations maritimes (au moins pour le combat en « eau bleue »).

Pour pouvoir faire face, elle aurait du construire un nombre de portes-avions et de navires de surfaces impossibles à supporter économiquement. Soit au moins 20 porte-avions et plusieurs centaines de croiseurs,destroyers, frégates à développer et à maintenir  pour constituer les Carrier Vessel Battle Group (CVBG) ou groupe aéronavale. Sans ces efforts, elle ne restait qu’une « fleet-in-being« , représentant une menace pour l’adversaire mais dans l’impossibilité d’exercer une supériorité maritime sur le champ de bataille marin.

Pour compenser cet état de fait, l’URSS a tout miser sur les stratégies et les systèmes d’armes aériens et maritimes capable de neutraliser et de supprimer rapidement l’hégémonie maritime occidentale, constitué par les groupes aéronavales et les convois de transport maritime entre les USA et l’Europe. Le but était de neutraliser rapidement les groupes de portes-avions et le réseau sonar SOSUS atlantique (via la neutralisation de l’Islance, point nodal du réseau) pour s’assurer une liberté d’action aérienne et sous-marine (construire une flotte d’avion est moins onéreux que de construire des bâtiments de surface) permettant l’asphyxie de l’Europe (ravitailler par le matériel américain) par la destruction des convois de ravitaillement. Sans armes et sans ravitaillement suffisant, les troupes du Pacte de Varsovie auraient ainsi eu plus de chances de gagner la bataille terrestre, et donc la guerre.

L’URSS s’est ainsi mis rapidement en place pour construire après-guerre une flotte immense de sous-marins d’attaque et lanceurs d’engins de qualité (entre les sous marin de classe Alfa, les Akoula en titane, et les Sierra), tout en développant une flotte dévastatrice de chasseurs et de bombardiers pour porter le feu sur l’océan (le plus célèbre de ces bombardiers étant le bombadier supersonique TU-22M code OTAN Backfire, danger mortel de par sa vitesse et sa capacité d’emport).

Ces avions et sous-marins étaient de plus pourvus de systèmes d’armes mortels pour les occidentaux. Citons par exemple les missiles supersoniques AS-4 Kitchen et AS-5 Kelt capables de filer à quelques mètres de l’océan à une vitesse de Mach 4 et dont l’interception étaient des plus compliquées. Le tout en portant une charge explosive de 1T. Mortel pour les portes-avions!

La torpille Chkval fait indéniablement partie de ces armes « tueuses de portes-avions ». Malgré son manque de précision et de guidage, sa vitesse très élevée la rend quasiment impossible à éviter pour un porte-avions qui, s’il est rapide (condition nécessaire au lancement des avions avec la notion de vitesse relative), n’est pas vraiment maniable. Si un sous-marin russe arrivait à pénétrer la première barrière de protection sonar des CVBG américains (et croyez-moi, c’est déjà arrivé plusieurs fois, notamment avec des sous-marins français lors d’exercices conjoints de l’OTAN :D), alors il y aurait de chances que le porte-avion adverse survive à l’impact renforcé par l’énergie cinétique de l’engin.

Sans compter que les russe ont également développer une version nucléaire du VA-111 (Vodopad 83R) d’une portée plus importance (environ 16km selon les dires). Les forces armées russes ont d’ailleurs toujours adoré utiliser le nucléaire pour une multitude d’applications militaires (missiles, roquettes, et même terrassement de route pour le génie !), et ils ont très tôt développé une torpille capable d’emporter une charge nucléaire (projet de 1955 : ogive RDS-9 avec une charge effective de 5,5 KT). Voici d’ailleurs une vidéo montrant les résultats de cet essai de 1955 :

Maintenant, monter une charge nucléaire évidemment plus puissante sur la torpille VA-111 Chkval, et c’est tout le groupe aéronaval qui disparaît avec le porte-avion visé.

Rajouter à tout cela que la marine chinoise possède sans doute également une version de l’engin, et on comprendra que l’hégémonie des portes-avions sur les mers est loin d’être assuré dans les années à venir.

Seule consolation, il est avéré que ce système reste particulièrement instable et dangereux, motivant sans doute les autorités navales russe à en limiter son emport sur les sous-marins au profit de torpilles plus conventionnelles.

Source photo : wikipedia

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