La Russie 2.0

La Russie 2.0

l'internet en russie

La Russie est l’un des grand pays de l’internet avec près de 40 millions d’utilisateurs quotidien et des sites en .ru (qui a remplacé en 1994 le .su créé en 1990 pour l’URSS) très dynamiques qui dynamise les réseaux sociaux et le web 2.0 dans le pays. réseaux sociaux qui sont d’ailleurs en forte croissance sur place avec +23% pour l’année dernière.

Mais la grande particularité du Runet (l’autre nom de l’internet russe) concerne essentiellement le fait que les principaux sites utilisés par les internautes russes sont avant tout des sites nationaux, bien loin des standards européens où les géants du web mondial ont la part belle. En russie, Google et Facebook sont les outsiders.

Un internet russe en forte croissance

« La différence entre Internet et Runet est d’abord quantitative » selon Adrien Henni, directeur de l’agence de conseil FaberNovel Russie et rédacteur en chef d’East West Digital News. « En Russie, l’Internet est moins répandu qu’en Europe occidentale, aux Etats-Unis ou en Asie ».

Cependant, cela est facilement expliquable dans le sens où l’internet n’est arrivé que très tardivement par rapport à d’autres pays occidentaux.

Et pourtant, il ne faut pas négliger pour autant le poids du Runet car il représente tout de même quelques 47 à 48 millions de personnes, soit la population d’un pays comme l’Espagne. Avec des chiffres de progression annuel qui explosent littéralement (+23% en moyenne, avec des pointes à + 50% dans certaines zones du pays).

De même, il est à noter que la Russie est LE pays du social network. Les internautes russes sont ceux qui passent le plus de temps sur les sites de réseaux sociaux,avec en moyenne 9,8 heures passées par mois contre 4,5 heures dans le reste du monde (octobre 2010).

Des acteurs nationaux qui mènent la danse

Etonnante progression donc, mais ce qui est le plus étonnant ne se trouve pas ici mais plutôt dans la singularité d’utilisation des sites web sur le Runet.

Il faut dire que les différences sont nombreuses entre le web russe et, par exemple, le web français. En voici quelques unes :

  • ils ne gèrent pas leurs réseaux d’amis sur Facebook mais sur VKontakte (135 millions de compte contre seulement 4.6 millions de comptes pour Facebook, avec une tendance en baisse),
  • ils n’utilisent pas Google pour faire leurs recherches en ligne mais préfèreYandex,
  • ils ne vérifient pas leur mail sur yahoo mail, gmail ou hotmail mais utilise mail.ru,
  • ils ne cherchent pas l’âme soeur sur meetic mais sur mamba.ru,
  • ils ne retrouvent pas de vieux camarades de classe sur trombi ou copainsdavant mais sur Odnoklassniki.ru (45 millions de comptes),
  • Ils ne regardent pas de vidéo sur YouTube mais sur RuTube,
  • et leurs achats en ligne sont faits sur Molotok et non sur Ebay ou Amazon.

Les blogueurs sont également très actifs en Russie (blogosphère russophone : 7,4 millions de blogs pour 300 000 posts quotidiens et 700 000 commentaires, plus d’un demi-million de communautés divers et variées, croissance de 50% annuelle [Yandex, 2009]). Mais, là encore les plateformes d’hébergement divergent par rapport à leurs modèles en France (pas de TumblR, pas de Hotmail…):

 

plateformes de blog utilisés en russie

On le voit, les internautes russes ont tissé leur propre toile, nationale, bien loin des leaders standards américains, et … européens.

Reste à savoir pourquoi ?

Les raisons de ces différences

La Russie n’est pas le seul pays de l’ex-bloc soviétique où l’on peut peut rencontrer cette singularité quand au plébiscite des sites nationaux. On retrouve cette tendance également en Pologne, République Tchèque, et en Hongrie.

La barrière de la langue, ou la défaite de Google par rapport à Yandex

L’affichage de ces pays livre déjà une réponse à cette singularité : la langue. En effet, ces pays ont pour point commun une langue appartenant à un même groupe linguistique mais basée sur des alphabets différents. On saura ainsi étonné de voir que le même mot est utilisé pour désigné les mêmes objets dans ces différents pays (comme par exemple, piva-pivo : la bière….).

Cette meilleure compréhension de la langue maternelle, parfois complexe et très éloignée de l’anglais ou du français, sans base commune,  explique cette préférence pour les sites et les réseaux sociaux nationaux utilisant un domaine national et une interface exploitant beauoup mieux la langue maternelle de ces pays que les équivalents anglo-saxons.

Sans compter que l’anglais n’est que peu présent sur le Runet, le nombre de requêtes de recherche dans des langues étrangères étant très faible sur l’internet Russe.

C’est cette même différence de langue qui explique la défaite de Google face à son équivalent russe Yandex. En effet si Google est présent en russie depuis 2001, la première version 100% russe ne date que de 2006. Alors que dans le même temps, Yandex a développé sa technologie dans le développement d’un algorihtme dédié entièrement à la compréhension de l’alphabet cyrillique et des langues slaves.

Si google a fortement progressé au cours des années 2000, à grands coup de communication et d’opérations marketing, aujourd’hui sa part de marché n’a pas réussi à exploser, stagne et commence même à reculer (20%), pendant que Yandex tient toujours le haut du pavé (80%) malgré des différences de fonds proprement hallucinantes, en innovant de façon significatif (comme le lancement de Matrixnet en décembre 2009).

Plusieurs strates dans le web Russe

Une autre raison qui pourrait expliquer cette singularité russe est peut être également à trouver dans les strates qui compose le web russe.

Car en réalité, la Russie est tellement grande et enclavé (il suffit de voir les densités de populations très disparates selon les régions et la distance qui sépare les principales villes du pays), et la croissance numérique tellement forte, qu’il s’est formé différentes strates dans le web russe.

Ainsi, avec un pays si « addict » aux réseaux sociaux, on pourrait se poser la question de savoir pourquoi Facebook n’a pas réussi à percer alors qu’il a conquis le reste de la planète? Tout simplement parce que Facebook reste pour les Russes élitiste et connu seulement d’une élite numérique « occidentalisée ».

Reprenons les chiffres : si 100% des jeunes moscovites (18-24 ans) sont connectées, ce chiffre descend à 95% dans les villes de plus de 100 000 habitants, et s’effondre à 40 % dans le reste du pays pour cette même population de jeunes, théoriquement cible privilégiée des réseaux sociaux. Facebook a donc percé parmi les jeunes habitants des grandes agglomérations urbaines, très occidentalisées, et est donc devenu « très moscovite, trendy, élitiste, le réseau des Russes internationalisés qui s’y connectent de leur iPhone ». Ce n’est pas le mass media que l’on peut trouver dans d’autres pays. En Russie, Facebook est l’apanage d’une élite numérique ce qui explique sa position d’outsider placé sur une niche « haut de gamme ». Le russe moyen utilise VKontakte ou Odnoklassniki pour trouver ses amis.

Il en va de même pour le site de micro-blogging Twitter qui suit le même chemin que Facebook même si ces chiffres de progression annuels (+26%) semblent montrer que la barrière de la langue a été surmonté.

Spécificités culturelles dans la navigation et le design

Une autre différence qui explique cette singularité réside également dans les différences culturelles quand aux préférences de navigation et à la conception de sites web.

En effet, pour réussir sur le runet, il est essentiel de prendre en compte l’aspect socioculturel de la Russie car la perception du visuel des sites et de leurs fonctionnalités par le public russe, est très différente de celles en vigueur en Occident.

Barrières à l’entrée trop forte impliquant un changement d’axe stratégique pour les géants du Web

Enfin, il est à noter que les barrières à l’entrée pour s’implanter en Russie reste élevé, notamment dans le secteur du numérique et de l’internet. Celles-ci sont diverses :

  • barrière de la langue et spécificités culturelles, on l’a vu, qui implique de développer une version du site conçu spécifiquement pour la Russie,
  • lourdeur administrative dans la création d’entreprise et l’implantation,
  • corruption et népotisme,
  • forte préférence nationale,
  • secteur économique « tertiaire et nouvelles technologies » encore faible, d’une économie encore dépendante du secteur primaire et de ses ressources naturelles, notamment énergétique.

Le temps que les acteurs occidentaux passent ces barrières, les acteurs locaux ont déjà occupé le terrain. Dans ces conditions, les géants du web occidentaux changent leur stratégie et misent plus sur la « joint venture » et l’apport de capitaux aux acteurs locaux en .ru.

Un peu comme Groupon  qui a acheté son équivalent russe Darberry.